L'Alumnat de Bure (première partie)

par le P. Polyeucte Guissard

Bonne Presse
Nihil obstat : Parisiis die 25e septembris 1954. Y. Jointer, A.A.
Imprimi potest : Romae die 1e octobris 1954. Wilfrid Dufault, Sup. Gen. A.A.
Imprimatur : Parisiis die 29e octobris 1954. Michel Potevin, V.G.

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Au printemps 1900, les étudiants de la maison de Toulouse chassés par la persécution, avaient trouvé un abri provisoire au village de Bure, situé à la frontière des provinces de Namur et de Luxembourg, au diocèse de Namur, en Belgique. Cette colonie devait fonder le 15 octobre 1900, le scolasticat de Louvain, détruit de fond en comble le 16 mai 1940, par les bombes allemandes.

Les habitants du village étaient fiers de leur château et, en effet, il avait grande allure.

Cette maison massive, était-ce une abbaye ou un château ? Ni l'une ni l'autre, mais plutôt la villa, contiguë à la ferme des moines de saint Hubert, où l'Abbé venait passer une partie de l'été. Du dehors, elle se présentait comme un vaste quadrilatère surmonté aux quatre coins de quatre tours carrées, terminées en coupoles. La cour intérieure était séparée en deux par un mur. La moitié des bâtisses appartenait et appartient toujours à la ferme.

Alumnat : vue extérieure

Reconstruite en 1728 avec une rare solidité, elle avait un aspect monastique. Un large fossé rempli d'eau et de joncs l'entourait de toutes parts. Un pont de pierre, remplaçant l'antique pont-levis donnait accès, au milieu de la façade principale, à ce qu'on nommait d'abord le vestibule de chasse, à cause des scènes cynégétiques qui en décoraient l'intérieur. Ce vestibule, par une porte de chêne, introduisait dans un grand hall de la hauteur de deux étages. De chaque côté montait un magnifique escalier en fer forgé. Cette pièce était assez large pour y tenir de temps à autre des réunions paroissiales ou des meetings électoraux. C'est du haut de cette rampe que le supérieur bénissait la communauté; c'est de là aussi que les étudiants s'exerçaient à la prédication. C'est là qu'au mauvais temps, on prenait les récréations et que retentissait l'écho des rires et des jeux.

Au premier étage comme au second, courait un large corridor de plus de 50 mètres, donnant de chaque côté sur huit ou neuf grandes salles servant jadis de cellules aux moines qui venaient ici en villégiature. Au-dessus, deux immenses greniers servaient de dortoirs, de lavabos, de lingerie, de vestiaire.

Le réfectoire en sous-sol, assez sombre, était une ancienne bergerie. Sur le même plan se trouvait la salle de vaisselle puis la cuisine confiée, comme la lingerie, à des Sœurs bretonnes de Kermaria, exilées elles aussi, et qui avaient au village leur modeste logement.

Il y avait dans toutes les salles de hautes fenêtres géminées et l'on retrouvait un peu partout sur les armoiries des balcons, des cheminées ou des lambris, l'histoire de l'abbaye de saint Hubert : une tête de cerf portant la croix entre les bois, surmontée de la mitre avec la croix et l'épée, pour signifier que les moines avaient sur le pays une juridiction temporelle et spirituelle.

On avait installé la chapelle, dans une salle voûtée, à angle droit de la bâtisse principale, où on descendait par deux marches. Cette chapelle, assez longue, mais trop étroite, et plutôt mal commode, dura jusqu'à la construction du nouvel alumnat, c'est-à-dire une trentaine d'années.

Alumnat : la chapelle

La propriété, entourée d'un mur élevé, enfermait des pelouses, des bosquets, des prairies, un grand jardin potager. Au bout de très peu de temps, on ménagea une cour de récréation assez vaste, mais qui ne fut jamais parfaitement égalisée et que les pluies fréquentes transformaient en bourbier. Plusieurs statues et un Calvaire furent élevés dans les gloriettes, et en 1904, une grotte de Lourdes se dressa à l'angle le plus éloigné de la prairie. C'est dans la pierre de fondation que fut scellée une bouteille contenant la liste de tous les religieux et alumnistes présents. Telle quelle, la maison, en dépit de ses allures majestueuses, gardait l'austérité de tous les alumnats commençants. La pauvreté était totale et le confort inexistant. On avait du moins un toit solide, des murs inexpugnables, de l'espace à revendre et l'air vif des plateaux d'Ardenne.

Alumnat : grotte

Les étudiants en route pour Louvain croisèrent, en gare de Jemelle, les premiers alumnistes. Ainsi, la fondation de Bure remonte au 16 octobre 1900. Les 15 petits fondateurs venaient de Taintegnies sous la conduite des PP. Emile et Robert. Le personnel devait se compléter par l'arrivée du P. Damascène, qui serait à la fois professeur et économe. C'était peu et c'était assez, car on n'avait pour commencer qu'une section de grammaire et une section préparatoire. Le nouveau supérieur était le P. Pierre Descamps, fondateur des Châteaux, de Roussas et de Taintegnies, à qui incombait la charge d'acclimater en Belgique l'esprit des origines. Inutile de dire qu'auprès de la paisible population agricole et profondément chrétienne, l'accueil fut des plus sympathiques. L'amitié réciproque, après un demi-siècle, ne s'est pas refroidie. Dès le premier jour, Bure avait adopté l'alumnat. Entre les deux s'établirent immédiatement des relations, non seulement de bon voisinage, mais de services mutuels et de véritable famille, surtout aux heures de danger.

Cette bienveillance fut favorisée par la présence sur le siège épiscopal de Namur de Mgr Heylen, ancien religieux Prémontré de l'abbaye de Tongerloo, qui se montra toujours d'une grande bonté et d'une grande largeur vis-à-vis des religieux exilés. D'ailleurs, il devait contracter avec l'Assomption des liens très étroits quand il fut élu président des Congrès eucharistiques internationaux. Déjà en juillet 1900, il avait visité les Pères de Bure et les avait comblés de prévenances. De plus, le curé de la paroisse, le vénérable M. Dupuis, lecteur enthousiaste de la Croix, ultramontain, légitimiste ardent, fut aussitôt un grand ami. Pas une fête où il ne fût invité à la table de l'alumnat. On était sûr qu'au dessert il se lèverait pour porter avec sa voix claironnante un toast vibrant au Pape et à l'Assomption. Tous les jours il arrivait, à la récréation de midi, pour faire sa partie de boules avec les Pères. Il réjouissait les enfants par ses exclamations et son langage pittoresque. A cette époque, 1902-1903, le P. Emmanuel passait à Bure une partie de l'année pour y rédiger dans la solitude les Notes et Documents pour servir à l'histoire du P. d'Alzon. Il était accompagné du FR. Joseph Biendiné, qui s'amusait à jouer du cor, dans le jardin à la nuit tombante, et quand le P. Emmanuel lui demandait qui était ce chasseur attardé, le FR. Joseph répondait innocemment qu'il n'avait rien entendu. Quand, en 1903, le P. Emmanuel fut élu Supérieur général, lors de sa première visite à Bure, le bon curé qui tutoyait tout le monde, lui dit en lui mettant la main sur l'épaule : "Eh bien ! t'as pas grandi." Le P. Emmanuel, qui ne perdait jamais un pouce de sa taille, fit semblant, lui aussi, de n'avoir rien entendu... Telle était l'atmosphère cordiale ou allait vivre l'alumnat.

Le dévouement de la paroisse envers les Pères et les enfants s'incarnait dans le brave Nicolas Laffineur, chrétien de vieille roche, pratiquant intrépide, Tertiaire de Saint-François, fervent comme on l'était au moyen âge. Il fut tout de suite familier de la maison, toujours prêt à rendre service, avec ce sourire inoubliable qui éclairait sa barbe rousse. Il connaissait toutes les générations, confondait tous les noms, reconnaissait les figures, populaire plus que personne, et il restera une figure typique dans la mémoire reconnaissante de tous les anciens qu'il choyait comme ses propres enfants.

Nicolas Laffineur

Le village est entouré de collines verdoyantes mirées dans les eaux de la Lomme. Sur la plus proche, se dresse un sanctuaire entouré d'un boqueteau, où s'abrite une Vierge miraculeuse : but fréquent de promenades et de pèlerinages. On y allait souvent dire la messe et communier; aux solennités, on suivait la foule implorant la protection de la Madone tutélaire à qui l'on chantait le cantique narrant sa légende, oeuvre du P. Edouard Bachelier. De là-haut, on découvrait tous les villages d'alentour dans un paysage merveilleux. Mais l'excursion de choix était à l'église de Saint-Hubert, élevée en 1926, au rang de basilique, où l'on vénère les reliques du grand apôtre de l'Ardenne, le prince-évêque de Liége, mort en 726. Du monde entier l'on vient y chercher la guérison de la rage. Pasteur disait que s'il était mordu, il irait à Saint-Hubert avant de recourir au sérum. Quelles courses enchantées à travers la grande forêt pleine de mystères et de légendes ! A côté de ce haut lieu, que de buts magnifiques offerts à nos ardeurs ! Les grottes de Han, toutes proches, une des merveilles du monde; les bords de la Lesse, Dinant, Rochefort, où nous recevaient largement les Trappistes; Nassogne, Resteigne, le Bestin, où des amis nous réservaient toujours une table généreuse ! Enfin, les mille détours des sentiers, des champs, des coteaux; qui a vécu à Bure ne peut en détacher sa pensée et son cœur.

L'ameublement sommaire de la maison fut grandement facilité du fait que les étudiants avaient laissé sur place à peu près tout leur mobilier. Il était fruste et suffisant. A la chapelle, les rangs des plus petits pouvaient s'agenouiller sur un banc, mais ils n'avaient pas d'accoudoirs. Et ils étaient ainsi protégés contre la somnolence.

On s'éclairait au pétrole et plus d'un y prit sa myopie précoce. Ni les dortoirs ni le réfectoire n'étaient chauffés. Durant les durs hivers, il fallait le matin, avant de se laver, casser la glace dans les cuvettes, et l'on ne traînait pas pour s'habiller.

La cuisine était abondante, mais d'une simplicité spartiate. Le goûter consistait en un morceau de pain arrosé d'eau fraîche. Et pourtant, sauf quelques accidents, les santés étaient florissantes. D'ailleurs, à partir de la deuxième génération, la majorité des enfants venaient des familles patriarcales de la région, où la vie était rude alors et ne connaissait point les raffinements d'aujourd'hui.

Aux premiers alumnistes fournis par Taintegnies, se joignirent presque aussitôt quelques recrues d'Arras. Nous trouvons parmi les fondateurs de 1900, les PP. Rodrigue Moors, provincial de Belgique; les PP. Isaïe Favier, Gilbert Delesalle. La seconde année est celle des PP. Aubain Colette, Nestor Craisse, Sulpice Galloy. Viennent en troisième lieu les PP. Sevrin, Polyeucte Guissard. Dans le clergé séculier, l'abbé Jean-Baptiste Collard, Adolphe Dury, mort au champ d'honneur; puis le chanoine Misson, l'abbé Davin, l'abbé Culot, l'abbé Tavier, mort en captivité; l'abbé Rousselle, l'abbé Rézer.

Au début, par la force des choses, la majorité était française. Il y avait quelques Flamands. Au bout de deux ans, à peu près tout le monde, sauf de rares Français, venait des provinces wallonnes : Luxembourg, Namur, Hainaut. Il en fut ainsi durant tout le supériorat du P. Pierre, qui accueillit pourtant un Grec et un ou deux Anglais. Plus tard, jusqu'à la Grande Guerre, la Bretagne envoya un fort contingent annuel. Il y eut aussi quelques élèves du Grand-Duché de Luxembourg, deux ou trois Allemands, des Polonais et un Hongrois recrutés par nos Pères de Russie.

Dans l'ensemble pourtant, Bure fut un alumnat wallon, jusqu'à ce qu'il le devînt exclusivement à sa seconde fondation.

L'histoire au jour le jour de l'alumnat qui s'appelait : 'Alumnat de l'Assomption', est celle que nous avons décrite dans toutes les maisons similaires. Etudes, piété, travaux manuels, fêtes, le tout conduit avec une fermeté paternelle par le P. Pierre, soucieux d'établir dans leur intégrité les coutumes primitives. Nous avons dit qu'il y apporta quelquefois une rigidité qui aurait gagné à s'assouplir, et à s'adapter davantage au caractère d'un pays si différent de sa Savoie ou du midi de la France. Reconnaissons loyalement que, grâce à lui, l'esprit des alumnats s'est perpétué à Bure avec une fidélité à laquelle tous les visiteurs rendent un fervent hommage. C'est lui qui a implanté dans notre région ardennaise les mœurs assomptionistes. C'est de 1900 que date, en somme, le commencement de la province belge, qui trouve à Bure son berceau.

En 1908, le P. Burgard fut désigné pour prendre sa succession, et il se mit à l'œuvre avec un dévouement et une ardeur qui devaient sous peu le conduire au tombeau.

Alumnat : Frère Burgard

Il avait depuis longtemps une santé délicate et une toux sèche qu'il ne soigna jamais sérieusement. Par ailleurs, très nerveux, il ne savait pas discipliner une activité qui devenait agitation. Jeune encore, très idéaliste, il se faisait comme tous les débutants, certaines illusions sur les enfants et prétendait appliquer à l'éducation des méthodes confiantes qui lui valurent quelques désenchantements, dont sa grande sensibilité s'affecta plus que de raison. Dès la fin de 1910, il fut évident qu'il était sérieusement atteint. Il ne voulut point en convenir, n'accepta personne en tiers dans les visites du médecin et se traîna ainsi quelques mois. On l'obligea enfin à prendre du repos sur la Côte d'Azur. Il escomptait un prompt retour. Ce fut un adieu définitif. Il mourut de la poitrine à l'automne de 1913, sans avoir donné sa mesure.

On le remplaça en 1912 par le P. Marie Joseph Novier, vétéran des Missions d'Orient. C'était avec son prédécesseur un contraste frappant. Calme, sage, pondéré, il faisait tout avec une intelligence raisonnée, une prudence méticuleuse. On pouvait être sûr avec lui de ne point risquer une aventure. Il fut l'homme providentiel envoyé à Bure pour traverser, avec le minimum d'accidents, la guerre de 1914.

Le 11 août, les communications sont coupées et toutes les correspondances supprimées. Huit enfants que les parents viennent chercher rentrent dans leurs familles. Il en reste 31. On continue les classes : alors, l'année ne se terminait qu'à l'Assomption. Cependant. les esprits sont distraits et l'on est forcé d'avancer les vacances de quelques jours.

Le 11 août, premières patrouilles. Le 20, tout le pays est envahi et l'on entend le bruit de la bataille de Charleroi. Après quoi, le calme renaît et l'on demeure sans nouvelles.

On passe son temps au mieux, en courtes promenades aux alentours et travaux manuels. Il ne saurait être question d'envoyer à Taintegnies les grammairiens finissants. On organise donc à Bure une première section d'humanités. On ne fait point de recrutement et les études recommencent le 22 septembre, avec deux sections de grammaire et la première d'humanités.

Quelque temps après, l'un de ceux qui étaient rentrés chez eux revient, ce qui porte le nombre des enfants à 32 : avec 8 religieux et 5 Sœurs, cela donne 45 bouches à nourrir.

Tout le monde pensait que la guerre serait terminée à Noël au plus tard, et l'on prenait son mal en patience. Mais il fallut bientôt s'organiser pour une épreuve dont on ne voyait pas la fin.

Pour les humanistes, les livres manquaient, sauf ceux d'algèbre et de géométrie. Les professeurs se résignent à dicter leur cours. Cette année se solda par un échec total.

Au mois de mars, 2 Alsaciens regagnèrent leur pays. Sur les 5 qui restaient, 2 seulement étaient capables de suivre le programme. C'est ainsi qu'en 1915, l'année scolaire comprit une seule année d'humanités de 17 élèves, et la première section de grammaire composée de Il élèves. Deux retardataires formaient une section à part.

En 1916, on reçoit enfin des livres des maisons de Gempe et de Taintegnies. Un élève de grammaire se retire pour incapacité et devient Frère convers. Ainsi, l'année 1916-1917 compte 27 humanistes : 17 en rhétorique et 10 en seconde.

Après une petite retraite, la veille de la Pentecôte, les rhétoriciens annoncent leur décision : 3 iront au noviciat à Louvain, 3 chez les Rédemptoristes français à Tournai, un chez les Passionistes belges, un au Séminaire de Bastogne. Les 9 autres se destinent à divers Séminaires ou Congrégations de France, mais, en attendant de pouvoir franchir la frontière, ils vont à Sart-les-Moines commencer leur philosophie. A peine y sont-ils, d'ailleurs, qu'ils demandent tous, sauf un, à rejoindre le noviciat de Louvain, ce qui leur est accordé.

L'année 1917-1918, Bure n'a plus qu'une section de rhétoriciens, au nombre de 10. A la fin des classes, l'un déclare vouloir entrer au Séminaire et 9 à l'Assomption. L'un de ces derniers cependant change d'idée, entre au noviciat des Jésuites et meurt un mois et demi plus tard, emporté par la grippe espagnole. Bure désormais restera vide d'alumnistes.

Dire les difficultés rencontrées durant ces années, les privations, les angoisses, les réquisitions, les tracasseries de l'occupant, serait refaire une histoire identique pour chaque maison. Le 8 décembre 1916, religieux et enfants se virent sur le point d'être déportés en Allemagne comme chômeurs. Ce ne fut qu'une chaude alerte et ils attribuèrent leur salut à Notre-Dame de Bure.

Le 29 janvier 1918, la maison faillit être la proie des flammes. Un incendie attisé par un vent violent se déclara à la ferme, la détruisit entièrement et se propagea rapidement jusqu'aux greniers de la maison remplis de paille et de fagots de bois.

Alumnat : incendie 1918

Les habitants du village, aidés de quatre soldats allemands accourus de Tellin, réussirent à couper le toit et à protéger l'alumnat. On avait à la hâte déménagé sur la pelouse à peu près tout le mobilier, et il fallut quinze jours pour tout remettre en place. Dans la confusion, on aurait pu redouter le pillage. On y perdit seulement 10 kilos de lard et 25 kilos de riz, ce qui, à cette époque, était une fortune contre la disette croissante. C'est dans cet incendie que disparurent deux tours de l'ancienne bâtisse, car la reconstruction de la ferme ne tendit qu'à la commodité, sans s'occuper de tradition ni d'architecture. Au début du sinistre, une Sœur avait saisi une statue de la Sainte Vierge et, la tournant vers le feu, lui avait dit : 'Sainte Vierge, je vous confie la maison', et la Sainte Vierge l'avait gardée.

En septembre 1918, il ne restait à Bure que les PP. Marie Joseph et Marcien, le FR. Clément et un alumniste postulant convers. A la fin du mois, deux ou trois cents soldats allemands qui reculent de Charleville, viennent loger à la maison. Celle-ci, désormais, située dans la zone d'étapes, sert de relais à des troupes sans cesse renouvelées qui refluent lentement. Le 11 novembre, la discipline disparaît, la révolution dissout l'armée et l'on voit les soldats abandonner leurs armes, dégrader leurs chefs et s'en aller les mains en poches après avoir fait sauter leurs munitions. C'est bien la fin et la délivrance. Il faudra plusieurs jours pour débarrasser l'alumnat du fumier qu'ils y ont laissé.

Après l'armistice, l'alumnat ne fut pas reconstitué. On donna les raisons suivantes de cet abandon qu'alors on estimait définitif.

La maison n'était que louée, et comme elle était à vendre, on pouvait craindre d'être obligé de la quitter d'un moment à l'autre. On ne tenait pas à l'acheter, car elle avait besoin de sérieuses réparations que le propriétaire ne voulait pas faire. Le rez-de-chaussée était humide. L'eau de table était suspecte, principalement à cause de la proximité immédiate de la ferme qui, d'ailleurs, convenait mal à côté d'un alumnat. Le village était assez loin des grands centres. Les ressources locales étaient insignifiantes, et l'on avait toujours des dettes. Ces objections, aujourd'hui, feront sourire les habitants du nouvel alumnat. Mais elles furent alors décisives et l'alumnat connut un sommeil de huit ans. On avait, à deux reprises, depuis la fondation, suspecté la salubrité de l'eau potable.

Au début de janvier 1905, 3 alumnistes furent atteints de fièvre typhoïde. L'alumnat fut licencié pendant trois semaines et les malades soignés sur place se remirent rapidement. L'épidémie ne se propagea point. Il y eut quelques cas au village, et le seul mort fut justement Jean Laffineur, âgé de vingt ans, le fils du brave Nicolas qui en porta longtemps le deuil. L'analyse de l'eau ne fut pas concluante. On ne détermina pas avec certitude la cause de la maladie, et le fait que le défunt n'eût point de contact avec les alumnistes laissait planer un doute.

Le 9 avril 1906, le P. Sulpice Bardin-Couturier expirait après une longue maladie de poitrine apportée de Rome et de Miribel.

Le 23 juin 1909, un alumniste très robuste, Joseph Lanuzel, du Finistère, était emporté en quelques jours par une typhoïde compliquée de pneumonie. Enfin, en mars 1919, le P. Marcien Claisse mourut de la grippe espagnole contractée au chevet des malades de Bure où sévissait l'épidémie. Tel est le bilan de mortalité pour l'alumnat de 1900 à 1919. Il n'avait, on en conviendra, absolument rien de remarquable.

Durant cette première phase, à côté des trois supérieurs successifs, nous trouverons les bons ouvriers dont il nous faut garder les noms. Ce sont, avec le P. Pierre, les PP. Damascène Dhers, Robert Fonteyne, Valéry Michel, Pierre-Célestin Régnier, Gausbert Broha, Sulpice Bardin, Marcien Claisse, Régis Serine, Richard Delbosc, Philippe Paisant, Patrice Pradel, Prosper Van Malleghem, Vital Chaffard, BIaise Chéruy, Alexis Chauvin, Luc Neveu, Marie-Alfred Goettelmann. Avec le P. Burgard, les PP. Marie-Gabriel Soulice, Rodolphe Martel, Marius Dumoulin, Gérald Saule, Michel Pruvost, Walbert Renaud, Albert Catoire, Chérubin Artigue, Aristide Hovaere, Séverin Sevrin, Toussaint Chazalon, Kyril Balabanoff, Libert Spinnaël.

Avec le P. Marie-Joseph : les PP. Libert, Henri Piérard, Nestor Craisse, Yvon Le Floc'h, Justinien Henquinet, Aimé Badaroux, Pépin, Cassien Dubost et quelques autres qui ne sont point restés fidèles à l'Assomption. Ajoutons-y, jusqu'en 1908, le Fr. Amable du Buysson, qu'une infirmité empêcha de gravir les derniers degrés de l'autel et qui se consacra avec beaucoup de zèle au soin de la bibliothèque et des malades qu'il entourait d'une sollicitude maternelle.

Alumnat : Frère Amable

A part le P. Marcien qui s'identifia durant seize ans avec l'alumnat d'avant-guerre, les autres professeurs y passèrent trois ans au plus, et sans doute, cette mobilité du personnel, explicable par les circonstances de temps et de personne, fut l'inconvénient le plus grave de cette dernière période.